David Kanatawakhon Cloutier nous accueille par visioconférence depuis les bureaux de la Commission scolaire Kativik, à Kuujjuaq. Sur le mur derrière lui, des dessins d’élèves illustrant des projets de robotique côtoient une affiche du clavier syllabique inuktitut. Il termine tout juste une tournée de trois écoles où son équipe a formé des enseignants à un nouvel outil de création multimédia en langue locale. Pour situer le contexte culturel plus large dans lequel s’inscrit son travail, notre lexique des 30 termes essentiels du Nunavik et d’Eeyou Istchee offre des repères utiles, tout comme notre dossier sur les traditions de chasse à l’outarde pendant le Goose Break, qui illustre l’importance de la transmission culturelle intergénérationnelle évoquée plus loin dans cet entretien.
Pendant plus d’une heure, David partage son regard de terrain sur la littératie numérique jeunesse au Nunavik, entre contraintes logistiques, préservation culturelle et initiatives qui portent leurs fruits.
Portrait de David Kanatawakhon Cloutier et son parcours
Antoine Monnier :David, quel est votre parcours et comment êtes-vous arrivé à ce poste ?
David Kanatawakhon Cloutier :J'ai grandi entre Montréal et une communauté du Nord, avec une mère enseignante qui m'a transmis très tôt l'intérêt pour l'éducation. J'ai étudié en technologie éducative à l'Université de Montréal, puis j'ai enseigné pendant quatre ans dans une école secondaire avant de rejoindre la Commission scolaire Kativik il y a six ans comme coordonnateur des programmes technologiques jeunesse.
Mon rôle consiste à concevoir, déployer et évaluer les initiatives de littératie numérique dans l'ensemble des quatorze écoles du réseau Kativik, en collaboration étroite avec les directions locales et les enseignants.
Antoine Monnier :Qu'est-ce qui vous a le plus surpris en prenant ce poste ?
David Kanatawakhon Cloutier :L'écart entre les attentes du curriculum provincial et la réalité logistique du terrain. On me demandait d'implanter des standards conçus pour des écoles urbaines bien équipées, alors que certaines de nos écoles fonctionnaient encore avec des ordinateurs vieux de dix ans et une connexion internet limitée. J'ai dû réapprendre à concevoir des solutions réalistes plutôt que d'appliquer mécaniquement des politiques venues du sud.
L’état de l’équipement informatique dans les écoles du Nunavik en 2026
Antoine Monnier :Où en est l'équipement informatique dans les écoles aujourd'hui ?
David Kanatawakhon Cloutier :C'est très variable selon la taille du village. Les écoles de Kuujjuaq ont des laboratoires informatiques avec quinze à vingt postes fonctionnels, renouvelés sur un cycle de cinq à sept ans. Dans les plus petits villages, on parle plutôt de chariots d'ordinateurs portables partagés entre plusieurs classes, ce qui limite l'accès individuel régulier.
La connectivité s'est nettement améliorée avec l'arrivée du satellite basse orbite ces dernières années, mais elle reste un facteur limitant pour certains usages en bande passante, comme le visionnement de contenu vidéo éducatif en haute définition pour toute une classe simultanément.
Voici un aperçu comparatif de l’équipement type selon la taille du village :
| Taille du village | Équipement typique | Renouvellement | Connectivité |
|---|---|---|---|
| Grand village (Kuujjuaq) | Laboratoire de 15-20 postes fixes | 5-7 ans | Satellite LEO + fibre partielle |
| Village moyen | Chariots d’ordinateurs portables partagés | 6-8 ans | Satellite LEO |
| Petit village isolé | Nombre limité de postes, souvent partagés | Variable, dépendant des dons | Satellite géostationnaire ou LEO |
Concilier numérique et préservation de la langue inuktitut
Antoine Monnier :Comment conciliez-vous l'enseignement du numérique et la préservation de la langue inuktitut ?
David Kanatawakhon Cloutier :C'est l'équilibre le plus délicat de mon travail. Notre approche consiste à utiliser le numérique comme outil de valorisation de la langue plutôt que comme facteur d'érosion. On développe des applications de vocabulaire en syllabique inuktitut, des projets multimédias où les élèves documentent des savoirs traditionnels dans leur langue, et de la correspondance numérique structurée avec des aînés de la communauté.
Le clavier syllabique canadien est intégré sur tous les postes utilisés en classe, et nous formons les enseignants pour qu'ils alternent naturellement entre les deux univers, plutôt que de présenter le numérique comme un espace exclusivement en français ou en anglais.
Point clé : dans les écoles où le syllabique inuktitut est pleinement intégré aux outils numériques quotidiens, les enseignants rapportent un engagement plus fort des élèves envers les deux apprentissages — technologique et linguistique — plutôt qu’une compétition entre les deux.
Les programmes de littératie numérique en place
Antoine Monnier :Quels programmes concrets existent actuellement pour les jeunes ?
David Kanatawakhon Cloutier :Plusieurs programmes coexistent. La Commission scolaire Kativik intègre des modules de littératie numérique dans le curriculum régulier dès le primaire — usage sécuritaire d'internet, bases de la recherche en ligne, initiation à la programmation visuelle. Des organismes comme Pinnguaq offrent des camps d'été technologiques axés sur la robotique et la création de jeux vidéo.
Il y a aussi des initiatives ponctuelles portées par des entreprises technologiques ou des fondations qui viennent animer des ateliers directement dans les communautés, généralement sur une base de quelques jours à quelques semaines par année.
Voici un aperçu des principaux programmes selon le groupe d’âge visé :
| Programme | Groupe d’âge | Portée géographique |
|---|---|---|
| Modules curriculum Commission scolaire Kativik | Primaire à secondaire | Les 14 écoles du réseau Kativik |
| Camps d’été Pinnguaq (robotique, programmation) | 8 à 16 ans | Villages participants, rotation annuelle |
| Ateliers ponctuels codage/multimédia | Secondaire | Selon disponibilité des partenaires externes |
| Projets de documentation numérique avec les aînés | Tous âges (intergénérationnel) | Communautés volontaires |
Les principaux programmes actifs en 2026 incluent :
- Modules de littératie numérique intégrés au curriculum régulier de la Commission scolaire Kativik
- Camps d’été technologiques Pinnguaq axés sur la robotique et la programmation créative
- Ateliers ponctuels de codage et de création multimédia animés par des partenaires externes
- Projets de documentation numérique des savoirs traditionnels en collaboration avec les aînés
Le rôle des aînés et des familles dans l’acceptation des outils numériques
Antoine Monnier :Comment les aînés et les familles perçoivent-ils l'arrivée grandissante du numérique à l'école ?
David Kanatawakhon Cloutier :Les préoccupations sont réelles et légitimes. Plusieurs aînés s'inquiètent du temps d'écran et de la perte potentielle de transmission des savoirs traditionnels au profit d'activités numériques passives. Les programmes qui fonctionnent le mieux sont ceux qui associent explicitement les aînés dès la phase de conception, par exemple en les invitant à documenter leurs connaissances avec les jeunes via des outils numériques.
Cette approche transforme la technologie en pont intergénérationnel plutôt qu'en source de rupture, et c'est probablement le facteur de succès le plus important de tous ceux que j'ai observés.
Cette littératie numérique acquise dès l’école profite aussi aux familles au-delà du cadre scolaire : elle facilite ensuite les défis d’accès numérique aux services gouvernementaux pour les résidents du Nunavik, notamment lorsque les jeunes accompagnent leurs parents ou grands-parents dans des démarches administratives en ligne.
Initiatives de formation en programmation pour les jeunes
Antoine Monnier :Les jeunes du Nunavik ont-ils accès à des formations plus avancées, en programmation ou en cybersécurité par exemple ?
David Kanatawakhon Cloutier :L'accès existe mais reste inégal selon les villages. Les camps d'été et ateliers ponctuels couvrent généralement les bases de la programmation, souvent via des plateformes visuelles comme Scratch pour les plus jeunes élèves. La cybersécurité est un sujet plus récent, abordé pour l'instant surtout sous l'angle de la sensibilisation à la sécurité en ligne — reconnaître l'hameçonnage, protéger ses renseignements personnels — plutôt que comme discipline technique avancée.
Développer des parcours plus structurés en programmation avancée et en cybersécurité reste un chantier en construction pour les prochaines années, et c'est l'une de mes priorités actuelles.

Défis logistiques : livraison, réparation, maintenance du matériel
Antoine Monnier :Quels sont les principaux obstacles logistiques que vous rencontrez au quotidien ?
David Kanatawakhon Cloutier :Le transport et la réparation sont mes deux plus grands casse-têtes. Le matériel lourd doit être commandé pour la rotation maritime estivale, ce qui impose une planification budgétaire annuelle très rigoureuse — si on manque la fenêtre de commande, on attend l'année suivante.
Quand un ordinateur tombe en panne, la réparation nécessite souvent l'envoi de la pièce défectueuse au sud du Québec puis son retour, un processus qui peut prendre plusieurs semaines. Certaines écoles ont développé des compétences locales de dépannage de premier niveau pour limiter cette dépendance, mais les réparations complexes restent tributaires du sud.
Le rôle de Soleica et des partenaires IT locaux
Antoine Monnier :Comment collaborez-vous avec des partenaires IT comme Soleica pour soutenir ces initiatives ?
David Kanatawakhon Cloutier :Des partenaires comme Soleica jouent un rôle précieux sur le volet infrastructure — maintenance de serveurs locaux, connectivité, support technique pour les équipements réseau des écoles. Cela nous permet, à l'équipe pédagogique, de nous concentrer sur le contenu éducatif plutôt que sur la résolution de problèmes techniques que nous ne sommes pas outillés pour régler seuls.
Notre collaboration avec ce type de partenaire IT rejoint d'ailleurs les enjeux que rencontrent d'autres organisations autochtones sur le [développement de sites web pour les OBNL des Premières Nations](/fr/blog/developpeur-web-projets-autochtones-quebec-interview-specialiste-2026/), où la souveraineté numérique et l'appropriation locale des outils sont également des priorités centrales.
Résultats observés et retours des élèves
Antoine Monnier :Quels résultats concrets observez-vous après plusieurs années de ces programmes ?
David Kanatawakhon Cloutier :On voit des jeunes qui présentent des projets multimédias en inuktitut avec une fierté évidente, des élèves qui poursuivent des études postsecondaires en technologie, et des enseignants qui se sentent plus confiants pour intégrer le numérique dans leur pratique quotidienne. Ce ne sont pas des transformations spectaculaires du jour au lendemain, mais des progrès réguliers, mesurables d'année en année.
Le retour le plus touchant vient souvent des parents qui me disent que leur enfant a montré à un grand-parent comment utiliser une tablette pour voir des photos de famille — ce sont ces petits moments qui montrent que le numérique trouve sa place naturellement dans la vie de la communauté.
Perspectives pour la prochaine décennie scolaire
Antoine Monnier :Quelles sont vos priorités pour les prochaines années ?
David Kanatawakhon Cloutier :Trois priorités principales. D'abord, structurer des parcours plus avancés en programmation et en cybersécurité pour les élèves qui montrent un intérêt marqué. Ensuite, renforcer les compétences locales de dépannage technique pour réduire notre dépendance aux réparations envoyées dans le sud. Enfin, poursuivre le développement de contenus pédagogiques bilingues inuktitut-français qui utilisent pleinement le potentiel du numérique pour la transmission culturelle.
Je suis convaincu que dans dix ans, le Nunavik pourra former localement une partie significative de ses propres techniciens et développeurs, ce qui réduirait notre dépendance actuelle aux ressources du sud.
Idée reçue à corriger : non, le numérique ne remplace pas la transmission orale des savoirs traditionnels. Dans les projets de David, il agit plutôt comme un support d’archivage et de diffusion qui complète — sans jamais s’y substituer — la relation directe entre un aîné et un jeune.
Voici les principales priorités identifiées pour les prochaines années :
- Structurer des parcours avancés en programmation et cybersécurité pour les élèves intéressés
- Renforcer les compétences locales de dépannage technique de premier niveau
- Développer davantage de contenus pédagogiques bilingues inuktitut-français
- Former localement une relève technique pour réduire la dépendance au sud du Québec
Pour approfondir les enjeux de connectivité qui sous-tendent ces initiatives éducatives, notre entretien sur le télétravail au Nunavik avec un entrepreneur inuit de Salluit illustre comment l’accès numérique transforme aussi la vie économique des communautés.
Pour découvrir un service d’hébergement adapté aux réalités des régions éloignées du Québec, Soleica Chalets propose des solutions d’hébergement pensées pour ces territoires.
Questions fréquentes
Quel est l'état actuel de l'équipement informatique dans les écoles du Nunavik ?
L'équipement varie beaucoup d'un village à l'autre. Les écoles des plus grandes communautés comme Kuujjuaq disposent généralement de laboratoires informatiques avec quinze à vingt postes fonctionnels, renouvelés tous les cinq à sept ans. Dans les plus petits villages, l'équipement peut être plus limité, avec parfois seulement quelques chariots d'ordinateurs portables partagés entre plusieurs classes. La connectivité internet, bien qu'améliorée depuis l'arrivée du satellite basse orbite, reste un facteur limitant pour certains usages en bande passante comme le streaming vidéo éducatif.
Comment concilier apprentissage du numérique et préservation de la langue inuktitut ?
C'est l'un des équilibres les plus délicats à maintenir. L'approche que nous privilégions consiste à utiliser le numérique comme outil de valorisation de la langue plutôt que comme facteur d'érosion : applications de vocabulaire en syllabique inuktitut, projets multimédias où les élèves documentent des savoirs traditionnels en langue locale, correspondance numérique avec des aînés. Le clavier syllabique canadien est intégré dans les systèmes utilisés en classe, et les enseignants sont formés pour alterner naturellement entre les deux univers plutôt que de les opposer.
Quels programmes de littératie numérique existent actuellement pour les jeunes ?
Plusieurs programmes coexistent. La Commission scolaire Kativik intègre des modules de littératie numérique dans le curriculum régulier dès le primaire. Des organismes comme Pinnguaq et certains partenaires philanthropiques offrent des camps d'été technologiques axés sur la robotique et la programmation créative. Il existe aussi des initiatives ponctuelles portées par des entreprises technologiques qui viennent animer des ateliers de codage ou de conception de jeux vidéo directement dans les communautés.
Quel est le rôle des parents et des aînés dans l'acceptation des outils numériques ?
Leur rôle est déterminant. Dans plusieurs communautés, les aînés ont exprimé des préoccupations légitimes sur le temps d'écran et la perte potentielle de transmission des savoirs traditionnels. Les programmes qui réussissent le mieux sont ceux qui associent explicitement les aînés dès la conception, par exemple en les invitant à documenter leurs connaissances via des outils numériques avec les jeunes. Cela transforme la technologie en pont intergénérationnel plutôt qu'en source de rupture.
Les jeunes du Nunavik ont-ils accès à des formations en programmation ou en cybersécurité ?
L'accès existe mais reste inégal selon les villages. Des camps d'été et des ateliers ponctuels couvrent les bases de la programmation, souvent via des plateformes visuelles comme Scratch pour les plus jeunes. La cybersécurité est un sujet plus récent, généralement abordé dans le cadre de la sensibilisation à la sécurité en ligne plutôt que comme discipline technique avancée. Le développement de parcours plus structurés en cybersécurité et en programmation avancée reste un chantier en construction pour les prochaines années.
Quels obstacles logistiques freinent le déploiement de matériel informatique en classe ?
Le transport et la réparation sont les deux obstacles principaux. Le matériel lourd ou volumineux doit être commandé pour la rotation maritime estivale, ce qui impose une planification budgétaire annuelle stricte. Quand un ordinateur tombe en panne, la réparation peut nécessiter l'envoi de la pièce au sud du Québec puis son retour, un processus qui peut prendre plusieurs semaines. Certaines écoles ont développé des compétences locales de dépannage de premier niveau pour limiter cette dépendance, mais les réparations complexes restent tributaires du sud.
