Chaque printemps, lorsque les premières oies blanches apparaissent à l’horizon et que les bernaches du Canada traversent le ciel en longues formations en V, les communautés cries d’Eeyou Istchee et les communautés inuites du Nunavik connaissent un moment exceptionnel. Le Goose Break — en français, la « semaine de l’outarde » — n’est pas simplement une saison de chasse. C’est l’un des moments les plus importants de l’année calendrier autochtone du Grand Nord québécois.

Pour comprendre le Goose Break, il faut d’abord comprendre ce que signifie vivre sur un territoire comme Eeyou Istchee ou le Nunavik : un espace immense, soumis aux rythmes de la nature, où les relations entre les êtres humains et les autres espèces animales ont façonné les cultures, les langues et les spiritualités pendant des millénaires.

Qu’est-ce que le Goose Break ? Définition et signification

Le terme « Goose Break » est principalement utilisé dans les communautés cries du Québec et de l’Ontario. Il désigne la période printanière de chasse à l’outarde — une appellation qui recouvre principalement la bernache du Canada (Branta canadensis) et l’oie des neiges (Anser caerulescens) dans le vocabulaire local. L’expression « Goose Break » signifie littéralement « la pause pour l’oie » : les écoles ferment, les administrations ralentissent, les familles quittent les villages pour rejoindre leurs camps de chasse traditionnels.

Cette période coïncide avec les grandes migrations printanières : chaque année, des millions de bernaches et d’oies remontent vers leurs zones de nidification dans l’Arctique en passant par la Baie James et le bassin de la rivière Eastmain. Pendant quelques semaines, les terres d’Eeyou Istchee et du Nunavik se transforment en corridors de migration spectaculaires.

Pour les peuples Cris et Inuit, ce moment est central dans leur rapport au territoire et à la subsistance. Il ne s’agit pas seulement de nourriture — même si la viande d’outarde constitue une source protéique essentielle — mais d’un acte culturel profond : retrouver la terre, transmettre les savoirs de chasse aux plus jeunes, renouer avec les ancêtres et honorer les animaux selon les protocoles traditionnels.

Dans les communautés cries d’Eeyou Istchee

Les Cris d’Eeyou Istchee (qui comprend neuf communautés dont Chisasibi, Wemindji, Eastmain, Waskaganish, Nemaska, Mistissini, Waswanipi, Ouje-Bougoumou et Whapmagoostui) organisent le Goose Break comme un temps fort de la vie sociale.

Dès les premières semaines d’avril, les familles préparent leurs équipements : tentes et abris de camp, embarcations, décoys (leurres), fusils et munitions. Les terres de trappe familiales (les « territories ») sont soigneusement entretenues de génération en génération et transmises selon un système coutumier qui prédatait la CBJNQ de 1975 et que celle-ci a en partie reconnu.

Famille crie installant un camp de chasse printanier au bord d'un lac en Eeyou Istchee

Au camp, la vie s’organise autour de la chasse mais aussi des repas communs, des récits, des prières et des gestes rituels. Les aîné·e·s jouent un rôle central : ils transmettent les savoirs écologiques locaux (reconnaissance des espèces, lecture des vents, connaissance des couloirs migratoires), les techniques de chasse respectueuses, et les obligations morales envers les animaux chassés.

Le partage de la viande est une dimension fondamentale du Goose Break. Les familles qui rentrent du camp partagent systématiquement leur chasse avec les aîné·e·s du village, les familles moins mobiles et les voisins. Ce système de redistribution renforce les liens communautaires et maintient une forme de sécurité alimentaire collective.

Dans les communautés inuites du Nunavik

Au Nunavik, la tradition de chasse aux oiseaux migrateurs printaniers — bernaches et eiders en particulier — est tout aussi profondément enracinée. Elle s’appelle différemment selon les villages (les variantes en inuktitut varient d’une région à l’autre), mais sa signification est similaire.

Les Inuit du Nunavik chassent dans des environnements distincts de ceux des Cris : toundra ouverte, côtes de la Baie d’Hudson et du détroit d’Hudson, zones humides côtières. Les techniques de chasse diffèrent légèrement — la chasse à l’affût et l’approche dans la toundra sont privilégiées par rapport à la chasse en forêt.

La période de migration est légèrement décalée par rapport à celle d’Eeyou Istchee : dans les villages les plus au nord (Ivujivik, Akulivik), les bernaches arrivent souvent en mai, parfois jusqu’à la mi-mai. À Kuujjuaraapik-Whapmagoostui, village mixte Inuit-Cri à la pointe sud du Nunavik, les deux traditions se côtoient.

La signification spirituelle est également centrale pour les Inuit. La notion inuit de sila — le vent, l’air, l’intelligence cosmique — est intimement liée aux migrations des oiseaux. Chasser dans le respect de sila, c’est reconnaitre que l’être humain n’est pas le seul acteur du territoire mais un participant parmi d’autres.

La bernache du Canada et l’oie des neiges — espèces et réglementation

La bernache du Canada (Branta canadensis) est l’espèce principalement chassée lors du Goose Break dans les deux régions. Reconnaissable à son cou noir et son masque blanc, elle nidifie sur les berges des lacs et rivières du Nord québécois avant de descendre vers les côtes atlantiques en automne. L’oie des neiges (Anser caerulescens) — en langue crie « waawashkeshi » dans certains dialectes — est également chassée au printemps.

Bernaches du Canada en migration au-dessus de la Baie James au printemps

Les peuples autochtones bénéficient de droits de chasse issus de la Loi sur les Indiens, des traités et plus spécifiquement de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois (CBJNQ, 1975) pour les Cris et les Inuit du Québec. Ces droits leur accordent des saisons de chasse distinctes de celles applicables aux non-autochtones, en reconnaissance de la dépendance traditionnelle à la faune sauvage comme source alimentaire.

Des accords spéciaux, comme l’Entente sur les oiseaux migrateurs avec les Premières Nations, permettent à certaines communautés de chasser des espèces protégées en dehors des saisons réglementaires standard, dans le respect de critères de subsistance.

Goose Break 2026 — dates et prévisions

En 2026, les premières migrations de bernaches vers le nord ont été observées au Québec méridional dès le début d’avril. Les passages au-dessus d’Eeyou Istchee (Chibougamau, Waswanipi, Nemaska) ont été signalés entre le 15 et le 30 avril selon les secteurs. Au Nunavik, les passages côtiers (Kuujjuaraapik, Inukjuak, Puvirnituq) ont débuté vers le 25 avril.

Les prévisions saisonnières indiquent des migrations légèrement plus précoces que la moyenne des dix dernières années, en lien avec un printemps 2026 plus chaud que la normale sur l’ensemble du bassin de la Baie James. Ce réchauffement progressif du calendrier migratoire est observé depuis plusieurs années et constitue en lui-même un enjeu pour les communautés autochtones, dont les pratiques de chasse sont alignées sur des cycles naturels qui se modifient.

Le camp de chasse au printemps — logistique et alimentation traditionnelle

Un camp de chasse printanier au Nunavik ou en Eeyou Istchee est une organisation rigoureuse. On n’y improvise pas. Les familles partent pour des périodes de une à trois semaines, souvent sur des terres familiales à plusieurs dizaines ou centaines de kilomètres du village. L’accès se fait en motoneige, en VTT, en canot ou en avion de brousse selon la saison et la distance.

L’alimentation du camp repose en grande partie sur la chasse elle-même : viande d’outarde rôtie, bouillie, fumée ou congelée pour la conservation. Les recettes traditionnelles sont multiples et varient selon les familles et les régions. La bernache est appréciée pour sa viande riche et son gras naturel, précieux dans un contexte climatique rigoureux.

La préparation de la viande est elle-même un enseignement. Les jeunes apprennent à dépecer correctement, à réserver certaines parties de l’animal (cœur, foie, plumes) selon les protocoles coutumiers, et à ne pas gaspiller. Ce respect de l’animal chassé est une valeur fondamentale transmise dès l’enfance.

Signification écologique et spirituelle

Le Goose Break illustre concrètement ce que les intellectuels autochtones appellent la « relation relationnelle au territoire » : une vision du monde dans laquelle les humains ne sont pas propriétaires de la terre mais participants d’un écosystème plus large.

Pour les Cris et les Inuit, les bernaches ne sont pas seulement une ressource alimentaire. Elles sont des êtres avec lesquels ils entretiennent une relation de réciprocité. Les protocoles de chasse — ne pas chasser plus que nécessaire, remercier l’animal pour sa vie, traiter la viande avec respect — sont à la fois des pratiques culturelles et des mécanismes de régulation écologique qui ont permis la durabilité de la chasse pendant des millénaires.

Cette vision contraste avec l’approche industrielle de la gestion de la faune, et c’est en partie pour cela que les droits autochtones de chasse sont fondamentaux : ils préservent des pratiques de subsistance responsables qui n’ont pas d’équivalent dans l’économie marchande.

Comment les visiteurs peuvent participer respectueusement

Pour découvrir le Goose Break en tant que visiteur non autochtone, la voie recommandée passe toujours par un opérateur touristique autochtone reconnu ou une invitation d’une famille.

Certaines Nations cries (notamment la Nation Crie de Chisasibi et celle de Wemindji) proposent des expériences de tourisme culturel printanier en partenariat avec des guides certifiés. Ces expériences permettent de passer quelques jours au camp, d’observer les pratiques de chasse, de partager des repas et d’échanger avec des aîné·e·s — sans prendre part directement à la chasse si l’on n’est pas autochtone et sans permis fédéral.

Pour en savoir plus sur le tourisme responsable dans ces régions, consultez également notre guide complet sur le voyage responsable au Nunavik et notre entretien avec un guide autochtone sur Eeyou Istchee.

Le mot « iynu » — langue Iynu/Innu et nations voisines

Le terme « iynu » (ou « ilnu ») signifie « être humain » en langue iynu/innu, parlée par les Innus (ou Montagnais) du Québec et du Labrador — une nation distincte des Cris d’Eeyou Istchee mais partageant des traditions de chasse similaires.

Les requêtes GSC montrent que des internautes cherchent ce terme en association avec le Nunavik et Eeyou Istchee : c’est en partie parce que les territoires de certaines communautés inuites et innues sont contigus dans le nord-est du Québec, et que les pratiques de chasse printanières se ressemblent. Les nations Innu du Québec (notamment celles de Pessamit, de Uashat mak Mani-Utenam) pratiquent également des chasses printanières aux oiseaux migrateurs, dans un cadre culturel similaire mais distinct.

L’actualité des communautés autochtones du Québec, incluant les enjeux de chasse, de territoires et de droits, est bien couverte par des sources spécialisées comme le-peuple-actu.fr — actualités des communautés autochtones du Québec.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le Goose Break exactement ?

Le Goose Break (ou Goose Week) est la période printanière de chasse à l'outarde — principalement la bernache du Canada et l'oie des neiges — dans les communautés autochtones du Grand Nord québécois. Il coïncide avec les migrations annuelles des oiseaux entre les aires d'hivernage au sud et les zones de nidification dans l'Arctique. Pour les Cris d'Eeyou Istchee, cette période (généralement fin avril à début mai) est l'une des plus importantes de l'année sur les plans culturel, spirituel et alimentaire. Les Inuit du Nunavik vivent une tradition similaire, centrée sur les mêmes espèces migratrices.

Quand a lieu le Goose Break en 2026 ?

En 2026, la période principale de migration des bernaches en Eeyou Istchee et au Nunavik se situe entre fin avril et mi-mai. Les dates précises varient selon les conditions météorologiques et la zone géographique. Les communautés les plus septentrionales (Ivujivik, Akulivik, Puvirnituq au Nunavik ; Chisasibi, Wemindji pour les Cris) observent souvent des passages une à deux semaines plus tardifs que les communautés plus au sud. Certaines chasses d'automne complètent le cycle printanier.

La chasse à l'outarde est-elle légale pour tous ?

Non. La chasse à l'outarde (bernache du Canada, oie des neiges) est réglementée par le gouvernement fédéral via la Loi de 1994 sur la Convention concernant les oiseaux migrateurs. Les peuples autochtones — Cris et Inuit notamment — bénéficient de droits de chasse reconnus issus des traités et de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois (CBJNQ, 1975). Pour les non-autochtones, des permis de chasse aux oiseaux migrateurs sont nécessaires, et les saisons sont fixées annuellement par le gouvernement fédéral.

Peut-on participer au Goose Break en tant que visiteur non autochtone ?

Oui, mais uniquement dans le cadre d'une démarche respectueuse et encadrée. Certaines communautés cries et inuites offrent des expériences de tourisme culturel durant cette période, en partenariat avec des guides autochtones certifiés. Il ne s'agit pas de 'chasse touristique' mais d'une immersion culturelle : accompagnement au camp, partage de repas traditionnels, échanges sur les pratiques et la vision du territoire. Se présenter seul dans les zones de chasse sans invitation est considéré comme une intrusion.

Quelle est la différence entre le Goose Break des Cris et celui des Inuit ?

Les deux traditions partagent la même base — la chasse aux bernaches et oies migratrices au printemps — mais diffèrent dans leurs expressions culturelles, leurs langues (cri / inuktitut), leurs territoires (Eeyou Istchee au sud, Nunavik plus au nord) et certaines pratiques culinaires et cérémonielles. Les communautés cries, plus au sud, ont souvent accès à des forêts boréales pour les camps de chasse, tandis que les Inuit chassent davantage dans des environnements ouverts de toundra et de côtes arctiques.