Sophie Beaulieu nous accueille en visioconférence depuis son bureau de Kuujjuaq, un mardi matin de printemps. Derrière elle, une carte du Nunavik occupe tout un mur, annotée de dizaines de petits papiers de couleurs : itinéraires testés, contacts dans les villages, dates des prochaines saisons. Elle vit à Kuujjuaq depuis huit ans après une formation en tourisme durable et plusieurs années de bénévolat avec des organismes communautaires inuit. Elle accompagne aujourd’hui une dizaine de groupes par an, tous de quatre à six personnes, sur des séjours de sept à quatorze jours.
Pendant un peu plus d’une heure, elle nous parle de la préparation d’un voyage, des règles non écrites du tourisme communautaire, et de ce qui rend cette pratique radicalement différente des autres formes de tourisme nature.
Le voyage commence avant le voyage
Claire Vasseur :Sophie, vous dites souvent qu'un voyage au Nunavik commence trois mois avant le départ. Que voulez-vous dire concrètement ?
Sophie Beaulieu :Que la qualité d'un voyage au Nunavik dépend à 70 % de la préparation des voyageurs. Et cette préparation prend du temps.
Quand quelqu'un me contacte pour un voyage en juillet, on commence à travailler ensemble dès le mois d'avril. Première visioconférence de deux heures où je présente le territoire, les communautés, les codes culturels, ce à quoi il faut s'attendre. Je remets ensuite un dossier d'une trentaine de pages — un mélange d'histoire, de géographie, de protocoles pratiques et de lectures recommandées. Les participants doivent le lire, vraiment le lire, pas le survoler.
Un mois avant le départ, je fais un appel téléphonique individuel avec chaque personne. Pas pour vérifier qu'ils ont lu le dossier — ça se sent immédiatement — mais pour répondre à leurs questions, ajuster le programme à leurs intérêts spécifiques, et calibrer les attentes.
Au total, ça représente entre quinze et vingt heures de travail pour un voyage de dix jours. Ce n'est pas un coût optionnel, c'est intégré au tarif et c'est non négociable. Un voyageur qui arriverait sans cette préparation ferait passer un moins bon voyage à tout le groupe.
Claire Vasseur :Avez-vous déjà refusé d'accompagner quelqu'un parce que la préparation se passait mal ?
Sophie Beaulieu :Oui, plusieurs fois. Pas avec agressivité, jamais. Mais quand je sens qu'une personne aborde le voyage avec une logique de consommation touristique — vouloir cocher des activités, comparer en permanence avec d'autres destinations, refuser de prendre en compte les codes culturels — je propose souvent qu'on annule en amont. Je rembourse, et la personne va découvrir le Nunavik d'une autre manière, à son rythme.
C'est dur parce qu'on perd un client, et financièrement ce n'est pas neutre. Mais c'est mieux que de mener un voyage où la dynamique de groupe va se dégrader, où les communautés visitées vont vivre une expérience désagréable, et où je passerai trois mois ensuite à réparer la relation avec mes partenaires locaux.
La construction de la relation avec les communautés
Claire Vasseur :Vous travaillez avec les mêmes coopératives et organismes depuis plusieurs années. Comment se construit ce type de partenariat ?
Sophie Beaulieu :Sur la durée et avec beaucoup de patience. Les premières années à Kuujjuaq, j'ai surtout fait du bénévolat dans des associations locales. J'ai appris la base de l'inuktitut — pas pour donner le change, mais parce que ça change réellement la qualité des échanges. J'ai écouté beaucoup, parlé peu. J'ai accepté que mon avis professionnel valait moins que celui de personnes qui vivent ici depuis des décennies, voire des générations.
Au bout de deux ans, certains organismes ont commencé à me demander si je serais intéressée à accompagner des petits groupes ponctuels. Toujours à leurs conditions, jamais aux miennes. C'est comme ça qu'on construit une relation qui tient sur le long terme.
Aujourd'hui, après huit ans, j'ai des protocoles écrits avec mes partenaires : maximum tant de groupes par mois, maximum tant de personnes par groupe, quelle proportion des revenus revient à la coopérative ou à l'organisme local, quels rituels de présentation au début et au remerciement à la fin de chaque visite. Ces protocoles sont révisés tous les deux ou trois ans selon les besoins exprimés par les communautés.

Claire Vasseur :Comment se passe l'arrivée d'un groupe dans un village ?
Sophie Beaulieu :Le premier rendez-vous est toujours le même : un café dans le local de la coopérative ou de l'organisme partenaire, avec la personne qui va nous accueillir pendant le séjour. Pas de programme touristique le premier jour. Juste se rencontrer, se présenter, expliquer d'où on vient, écouter ce qui se passe localement.
Les voyageurs sont souvent surpris par cette lenteur. Ils ont voyagé pendant des heures, ils ont attendu plusieurs vols, ils sont enfin arrivés et... on prend un café. C'est précisément l'idée. On ralentit. On se met en posture d'invité, pas en posture de visiteur pressé.
À partir du deuxième jour, on commence les activités prévues. Mais le ton est posé : on est là pour rencontrer, pas pour collecter.
Claire Vasseur :Quels types d'activités proposez-vous ?
Sophie Beaulieu :Cela dépend des saisons et des partenaires locaux. Quelques exemples concrets : journée en bateau avec un pêcheur de la coopérative pour observer les bélugas le long de la côte ; après-midi d'atelier sur la préparation de l'omble chevalier avec une famille qui partage la technique traditionnelle ; randonnée d'une journée dans la toundra accompagnée par un guide local qui connaît les sites de chasse historiques ; visite d'un atelier d'artistes dans la coopérative locale ; soirée de chants de gorge si une troupe est disponible et le souhaite.
Aucune de ces activités n'est garantie à l'avance. Toutes dépendent de la disponibilité réelle des personnes locales et des conditions météo. C'est aussi ça que je dois faire comprendre aux voyageurs : on ne consomme pas un programme, on saisit des opportunités qui se présentent.
Les règles non écrites
Claire Vasseur :Quelles sont les règles non écrites que vous transmettez à vos voyageurs ?
Sophie Beaulieu :Plusieurs. La photographie d'abord : on ne photographie jamais une personne sans avoir demandé. Surtout pas un enfant. Et même quand on a demandé une fois, on redemande à chaque nouvelle situation. Cette règle est non négociable et je la rappelle plusieurs fois.
Le silence ensuite : il y a beaucoup de silences dans les conversations avec les personnes inuit, et ces silences ne sont pas des malaises à combler. Ils font partie du rythme de l'échange. Un voyageur qui essaie de remplir tous les blancs avec des questions ou des commentaires perturbe la conversation.
Le rapport à la nourriture : si vous êtes invité à partager un repas traditionnel — phoque, omble, baleine, caribou — vous goûtez avec respect. Vous n'êtes pas obligé de finir si ce n'est vraiment pas votre goût, mais vous ne refusez pas en montrant du dégoût. Vous remerciez sincèrement.
Le rapport au temps : un rendez-vous fixé à 14 h peut se concrétiser à 14 h 30 ou à 15 h selon les circonstances. Ce n'est ni de la négligence ni un manque de respect, c'est un autre rapport au temps. Le voyageur impatient sera mal à l'aise et le fera sentir, ce qui blessera inutilement.
Le rapport à la critique : même si vous trouvez que telle ou telle chose pourrait être améliorée, vous ne le dites pas en arrivant. Vous êtes invité, pas consultant. Vous écoutez, vous observez, vous apprenez.
Claire Vasseur :Y a-t-il des sujets dont il faut éviter de parler ?
Sophie Beaulieu :Pas vraiment d'interdits, mais une question d'approche. La politique, les questions liées aux pensionnats autochtones, les enjeux de violence intra-familiale, les addictions : ce sont des sujets qui concernent quotidiennement les communautés et qui peuvent être abordés. Mais c'est aux personnes locales de décider si elles veulent en parler avec vous, pas à vous d'arriver avec ces questions comme un journaliste qui mène une enquête.
Si une conversation s'oriente vers ces sujets parce que l'interlocuteur le souhaite, vous écoutez avec la plus grande attention. Vous ne donnez pas votre avis. Vous ne comparez pas avec d'autres situations. Vous remerciez de la confiance.
La pratique professionnelle au quotidien
Claire Vasseur :Comment se passe votre saison touristique typique ?
Sophie Beaulieu :D'avril à octobre, je suis en accompagnement de groupes ou en logistique entre deux groupes. Les sessions durent en général de sept à quatorze jours. Entre deux groupes, je passe trois à cinq jours sur les ajustements logistiques, le débriefing avec mes partenaires locaux, et les premières prises de contact pour les groupes suivants.
En haute saison, je peux enchaîner deux groupes consécutifs. Au-delà, je me fragilise et je transmets moins bien la qualité d'écoute que demande ce type de voyage. Il faut savoir s'arrêter.
En hors saison, novembre à mars, je travaille sur la préparation des programmes, la formation continue, l'animation de visioconférences avec les futurs voyageurs, et je donne des cours de tourisme durable à distance pour deux établissements de formation. Cela me permet de garder une activité régulière toute l'année.

Claire Vasseur :Est-ce un métier qu'on peut envisager comme reconversion à l'âge adulte ?
Sophie Beaulieu :Oui, mais pas naïvement. C'est un métier qui demande de la patience, de la curiosité, une bonne santé mentale et physique, et l'acceptation d'un revenu modeste. Si quelqu'un envisage cette reconversion, je recommande toujours la même démarche : commencer par voyager comme client, puis comme bénévole, et enfin comme professionnel. Pas l'inverse.
Et il faut accepter que le métier ne soit pas seulement de l'accompagnement. C'est aussi de la gestion administrative, de la négociation contractuelle, de la communication avec des publics variés, de la pédagogie. Ce n'est pas un métier de pure rencontre, c'est un métier d'organisation au service de la rencontre.
Questions rapides : les idées reçues
Claire Vasseur :Vrai ou faux : « Le tourisme au Nunavik va exploser dans les dix prochaines années. »
Sophie Beaulieu :Faux, et c'est tant mieux. Les communautés contrôlent les volumes et le rythme. La capacité d'accueil est volontairement maintenue à un niveau soutenable. On ne verra pas le Nunavik se transformer en Islande des années 2010.
Claire Vasseur :Vrai ou faux : « Pour bien voyager au Nunavik, il faut être grand sportif. »
Sophie Beaulieu :Faux. Une condition physique normale suffit pour la majorité des voyages. Ce qui compte, c'est l'ouverture mentale, pas la performance.
Claire Vasseur :Vrai ou faux : « Les enfants peuvent participer à ce type de voyage. »
Sophie Beaulieu :Plutôt vrai à partir de douze-treize ans, avec une préparation adaptée. En dessous, je déconseille — ce n'est ni un format ni un environnement adapté aux jeunes enfants, et la dynamique de groupe en pâtit.
Claire Vasseur :Vrai ou faux : « On peut éviter les opérateurs et organiser son voyage seul. »
Sophie Beaulieu :Techniquement oui, éthiquement c'est compliqué. Sans relation préétablie avec des partenaires locaux, votre voyage sera nécessairement plus extractif et moins respectueux. Si vous êtes un voyageur très expérimenté avec des contacts locaux pré-existants, c'est jouable. Sinon, passer par un opérateur reste largement préférable.
Claire Vasseur :Vrai ou faux : « Le Nunavik en hiver, c'est pour les fous. »
Sophie Beaulieu :Faux. Avec une bonne préparation et un encadrement adapté, l'hiver est l'une des plus belles saisons. Les aurores, les paysages, l'ambiance des villages en saison froide — c'est une autre expérience, complémentaire de l'été.
Conclusion : trois choses à retenir
Sophie Beaulieu :Si je devais résumer notre conversation pour quelqu'un qui hésite à se lancer :
Premier point : un voyage au Nunavik n'est pas une destination, c'est une rencontre. Si vous ne venez pas pour la rencontre humaine, vous n'aurez pas l'expérience que ce territoire offre.
Deuxième point : la préparation est non négociable. Quinze à vingt heures de travail en amont, lectures sérieuses, ouverture aux protocoles culturels. Sans ça, on rate le voyage.
Troisième point : choisir un opérateur engagé fait la différence. Pas seulement pour la qualité de votre expérience, mais pour le respect dû aux communautés que vous allez visiter. Voir notre [guide du voyage responsable au Nunavik](/fr/blog/voyage-responsable-nunavik-guide-communautes-inuit-2026/) pour les critères concrets de choix d'opérateur, ainsi que la démarche d'accueil ailleurs au Québec d'acteurs partenaires comme [Soleica Chalets](https://www.soleicachalets.ca) qui partagent une approche similaire de l'hospitalité respectueuse en région éloignée.
Et un mot final : le voyage qui vaut la peine, c'est celui qui laisse un territoire et ses habitants dans un état au moins aussi bon qu'à votre arrivée. Au Nunavik, plus que partout ailleurs, ce n'est pas une option, c'est une condition.
Pour aller plus loin sur la dimension technique de l’accueil moderne en région éloignée, voir notre dossier sur la connectivité numérique du Nunavik en 2026.
Questions fréquentes
Combien de personnes par groupe encadrez-vous ?
Quatre à six personnes maximum, jamais plus. Au-delà, l'expérience devient intrusive pour les communautés visitées et logistiquement difficile à gérer dans des villages où l'hébergement est limité. Le format petit groupe permet aussi une vraie qualité d'échange humain, ce qui est précisément l'intérêt de ce type de voyage.
Quelle préparation demandez-vous aux voyageurs avant le départ ?
Une visioconférence d'environ deux heures trois mois avant le départ, suivie d'un dossier de préparation d'une trentaine de pages que les participants doivent lire. Un point téléphonique individuel un mois avant, et un rappel logistique deux semaines avant. La préparation représente entre quinze et vingt heures de travail pour un voyage de dix jours. Ce n'est pas négociable — un voyageur mal préparé met le groupe en difficulté.
Comment se construit la relation avec les communautés visitées ?
Sur la durée. Toutes les coopératives et organismes avec lesquels je travaille me connaissent depuis cinq à huit ans. Nous avons construit des protocoles ensemble : combien de groupes par mois, combien de personnes par groupe, quelles activités, quelle répartition des revenus. Aucun voyage ne s'improvise. Et chaque groupe représente la responsabilité de ne pas casser ce qui a été construit avec les précédents.
Faut-il être en bonne forme physique pour ce type de voyage ?
Pas particulièrement, sauf pour certains formats de randonnée prolongée. Un voyage classique demande une mobilité normale, la capacité à marcher quelques heures sur un terrain irrégulier, et une tolérance au froid raisonnable. Les enjeux ne sont pas physiques, ils sont mentaux : capacité d'adaptation, patience face aux aléas météo, ouverture culturelle. Une personne dans une condition physique moyenne mais bien préparée mentalement passe un meilleur voyage qu'un sportif fermé d'esprit.
Quelles erreurs voyez-vous le plus souvent chez les voyageurs ?
Trois erreurs récurrentes. Vouloir tout voir et tout faire — le voyage au Nunavik n'est pas une accumulation d'activités, c'est une présence dans un territoire. Comparer en permanence avec d'autres destinations — chaque endroit a son rythme et ses codes, le Nunavik n'est ni le Yukon, ni l'Islande, ni la Sibérie. Et le réflexe de la photo systématique sans demander, parfois même sans regarder vraiment ce qu'on photographie. Sur ces trois points, je passe beaucoup de temps en amont du voyage.
Est-ce un métier qu'on peut exercer toute l'année ?
Pas vraiment. La saison touristique principale va de mi-juin à mi-septembre, avec une seconde fenêtre en mars-avril pour les voyages hivernaux. Hors saison, on travaille sur la préparation des programmes, la formation continue, les relations avec les partenaires communautaires, et souvent on combine avec une autre activité : enseignement, traduction, écriture. Ce n'est pas un métier où on s'enrichit, c'est un métier de passion.
Comment les communautés perçoivent-elles le développement du tourisme ?
De manière nuancée et qui évolue avec le temps. La majorité des communautés sont favorables à un tourisme contrôlé, à petite échelle, qui apporte des revenus et une visibilité positive. Mais elles sont très vigilantes sur les volumes, sur les pratiques irrespectueuses, et sur la répartition économique. Certains villages limitent volontairement le nombre de visiteurs annuels, d'autres ferment temporairement leur accueil quand des événements internes l'exigent. Notre rôle est d'être les ambassadeurs de cette éthique auprès des voyageurs.
Personnages illustratifs créés pour cet article — portrait éditorial.